Les regards d’Asaph

Prédicateur : Frédéric Travier

Date : dimanche 10 mai 2020
Références : Psaumes 74 (Louis Segond)

Télécharger le texte en PDF

Psaumes 74

« 1 Cantique d’Asaph. Pourquoi, ô Dieu ! rejettes-tu pour toujours ? Pourquoi t’irrites-tu contre le troupeau de ton pâturage ? 2 Souviens-toi de ton peuple que tu as acquis autrefois, Que tu as racheté comme la tribu de ton héritage ! Souviens-toi de la montagne de Sion, où tu faisais ta résidence ; 3 Porte tes pas vers ces lieux constamment dévastés !
L’ennemi a tout ravagé dans le sanctuaire. 4 Tes adversaires ont rugi au milieu de ton temple ; Ils ont établi pour signes leurs signes. 5 On les a vus, pareils à celui qui lève La cognée dans une épaisse forêt ; 6 Et bientôt ils ont brisé toutes les sculptures, A coups de haches et de marteaux. 7 Ils ont mis le feu à ton sanctuaire ; Ils ont abattu, profané la demeure de ton nom. 8 Ils disaient en leur coeur : Traitons-les tous avec violence ! Ils ont brûlé dans le pays tous les lieux saints. 9 Nous ne voyons plus nos signes ; Il n’y a plus de prophète, Et personne parmi nous qui sache jusqu’à quand… 10 Jusqu’à quand, ô Dieu !
l’oppresseur outragera-t-il, L’ennemi méprisera-t-il sans cesse ton nom ? 11 Pourquoi retires-tu ta main et ta droite ? Sors-la de ton sein ! détruis ! 12 Dieu est mon roi dès les temps anciens, Lui qui opère des délivrances au milieu de la terre. 13 Tu as fendu la mer par ta puissance, Tu as brisé les têtes des monstres sur les eaux ; 14 Tu as écrasé la tête du crocodile, Tu l’as donné pour nourriture au peuple du désert. 15 Tu as fait jaillir des sources et des torrents. Tu as mis à sec des fleuves qui ne tarissent point. 16 A toi est le jour, à toi est la nuit ; Tu as créé la lumière et le soleil. 17 Tu as fixé toutes les limites de la terre, Tu as établi l’été et l’hiver. 18 Souviens-toi que l’ennemi outrage l’Éternel, Et qu’un peuple insensé méprise ton nom ! 19 Ne livre pas aux bêtes l’âme de ta tourterelle, N’oublie pas à toujours la vie de tes malheureux ! 20 Aie égard à l’alliance ! Car les lieux sombres du pays sont pleins de repaires de brigands. 21 Que l’opprimé ne retourne pas confus ! Que le malheureux et le pauvre célèbrent ton nom ! 22 Lève-toi, ô Dieu ! défends ta cause ! Souviens-toi des outrages que te fait chaque jour l’insensé ! 23 N’oublie pas les clameurs de tes adversaires, Le tumulte sans cesse croissant de ceux qui s’élèvent contre toi ! »

Mes pas étaient sur le point de glisser

Asaph débute son Psaume par ces mots : « mes pas étaient sur le point de glisser ».
Dans notre marche chrétienne, il peut en être de même si nous ne veillons pas sur nos pensées et nos sentiments : une petite couche d’orgueil, une autre d’insatisfaction, une troisième d’amertume, et patatra, c’est la chute. L’auteur du Psaume 73, qui se nomme Asaph constate qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il glisse et tombe. Pourquoi ? Parce qu’il écrit qu’il avait, je cite : « porté envie aux arrogants, en voyant la prospérité des méchants ». Il s’était mis à jalouser leur réussite. Asaph bute sur un problème qui pourrait se résumer en ce mot : injustice.

Injustices

Il y a des injustices insupportables qui nous font bondir comme la faim dans le monde, des drames un peu partout, la malhonnêteté, la tricherie, le mensonge, la souffrance gratuite, etc…
Nous nous sommes alors peut-être aussi surpris un jour à nous demander pourquoi Dieu n’intervient-il pas de manière spectaculaire et radicale ? Pourquoi ne fait-Il pas justice lui-même lorsque son nom, sa gloire, sa création sont outragés avec autant de légèreté ?
Tout en affirmant la bonté de Dieu envers les justes, dont il se considère lui-même, le psalmiste réfléchit à la réalité des choses qu’il voit, et quelque part, à la réalité de la vie tout simplement. Ce qui le pousse malencontreusement vers une réflexion sans issue qui le fait rester sur sa faim et affirmer : « Quand j’ai réfléchi là-dessus pour m’éclairer, la difficulté fut grande à mes yeux » v.16.
L’auteur ne comprend pas que le méchant réussisse dans ses actions alors qu’il rejette Dieu, à l’opposé de tous ceux, qui comme lui, ont mis leur confiance en Dieu et n’en tirent pas plus d’avantage. Il en arrive, nous avoue t-il au verset 3, à « porter envie aux insensés » à « jalouser les arrogants » (version du Semeur). Constatons et admirons au passage son honnêteté et sa franchise. Et ce n’est pas une simple indignation, il y a chez lui une lutte profonde et une plaie ouverte. Nous avons affaire ici véritablement à une forte attaque de l’ennemi qui fait douter Asaph de la justice et de l’intégrité même de Dieu.
Et Asaph alimente son doute par des exemples concrets tirés de ce que qu’il voit: c’est ce regard qui l’éloigne toujours plus. Et qu’est-ce qu’il voit ? « Le bonheur des méchants », et ce bonheur lui est insupportable. Asaph se fait donc du mal en examinant à la loupe l’attitude du méchant, de celui qu’on nommerait aujourd’hui : mécréant. Il est tout d’abord insensible (v.4-5), ensuite orgueilleux (v.6), et enfin blasphémateur (v.7-9). Bref, ils ont tout pour le mettre en colère ! Nous sommes environnés de ces gens-là aujourd’hui et nous pouvons nous aussi, tomber dans la même réflexion qu’Asaph en son temps.

La faute de Dieu ?

L’auteur en vient donc à se demander si Dieu prend même la peine de regarder cette injustice puisqu’il ne la condamne pas ou plus à ses yeux : « Dieu saurait-il ?… le Très-Haut connaîtrait-il ? » (v.11). N’est-ce pas aussi la pensée de beaucoup aujourd’hui de croire que Dieu se désintéresse de tout ce qui se passe sur terre ? Et si certains croient en l’existence de Dieu, ils croient en un Dieu silencieux et lointain, incapable de faire vivre les hommes en paix, incapable de les nourrir et de les protéger ! Il est si facile de tout lui mettre sur le dos. S’il y a des guerres, c’est sa faute, s’il y a la famine, c’est sa faute, si je n’ai pas de travail, pas d’argent, c’est sa faute, si je vais mal, si mon foyer coule, c’est sa faute !
Mais s’il y a tous ces maux et ces injustices, c’est justement parce qu’il existe un Dieu qui aime sa créature, un Dieu qui a eu le courage de laisser à l’homme la liberté de ses choix de vie ! Le libre arbitre. Et il a donné des limites à ne pas franchir, au travers de ses lois, afin d’éviter à l’homme tous ces désastres qui s’abattent aujourd’hui les uns après les autres.
Alors, le regard insistant d’Asaph vers les méchants trouble ses pensées au point que son doute va aller plus loin encore : « c’est donc en vain que j’ai purifié mon coeur et que j’ai lavé mes mains dans l’innocence (v.13). Asaph est ébranlé dans sa foi, au point de perdre confiance en Dieu. Il en vient même à penser que tous ses efforts pour marcher d’une manière droite devant Dieu sont inutiles. Comme si Dieu lui devait quelque chose parce qu’il s’est humilié et a confessé ses fautes. Il cherche bien à résoudre la difficulté par ses propres réflexions, mais tout cela lui parait trop difficile à comprendre ; « quand j’ai réfléchi là dessus pour m’éclairer, la difficulté fut grande à mes yeux » (v.16).
Mais y a t-il une réponse à cette apparente injustice terrestre ? Est-il du ressort des hommes pieux de se placer en juge ? Ce n’est pas parce que nous sommes justifiés devant Dieu, c’est à dire rendus justes, comme l’écrit Paul aux Romains : « étant donc justifiés par la foi en Jésus-Christ nous avons la paix avec Dieu » (5.1), que nous avons à prendre Sa place et à lui souffler à l’oreille ce qu’il devrait faire et penser. Car c’est bien là la source du problème pour Asaph et de l’interminable interrogation sur la vie des méchants. Dieu n’affirme-t-il pas dans sa Parole qu’il « fait lever son soleil sur le juste comme sur le méchant » ? Preuve s’il en fallait une de cet Amour de Dieu pour tous ! Un amour inconditionnel que nous avons beaucoup de mal à accepter parce que le notre est si imparfait et s’arrête bien souvent à l’apparence.

La bonne démarche

Asaph se rend compte, enfin, qu’il avait oublié que Dieu avait une justice différente de la sienne. « Vos pensées ne sont pas mes pensées et vos voies ne sont pas mes voies ». Tâchons de ne jamais l’oublier, sinon, nos pieds risqueraient bien de glisser.
Après s’être interrogé pour essayer de trouver des réponses à ses questions, il finit par réaliser que sa démarche n’était pas la bonne : « Je me suis mis a réfléchir : j’ai cherché à comprendre, je trouvais tout cela bien trop injuste jusqu’au jour où je suis entré dans la maison de Dieu et où j’ai réfléchis au sort qui les attend » (v.16&17).
L’expression « entrer dans la maison de Dieu. » peut signifier deux choses : Soit Asaph est allé physiquement au temple pour y trouver sa réponse en questionnant les docteurs de la loi. Soit il s’est rendu compte lui-même qu’il a réfléchi avec ses propres données, avec sa propre intelligence en oubliant la nature même de Dieu. Et que du moment où il se ressaisit en acceptant de s’humilier et de faire confiance à Dieu, malgré ses doutes persistants, peut-être en entrant dans la méditation et la prière, ce dernier lui donne la lumière et la paix.
Cette seconde hypothèse me paraît mieux coller au contexte immédiat et à la conclusion de son psaume : « m’approcher de Dieu, c’est mon bien » (v.28).
Qu’a-t-il compris Asaph? « j’ai pris garde au sort final des méchants » Les verbes employés sont forts : « détruits », « exterminés », « repousse ». Il emploie même une image très parlante lorsqu’il parle du réveil de Dieu (v.20). En effet, si Dieu semble sommeiller en laissant l’insensé prospérer, il n’en reste pas moins qu’un jour sa colère éclatera soudainement comme l’écrit un autre psalmiste : « Lève toi ô Eternel, dans ta colère lève-toi contre la fureur de mes adversaires, réveille-toi pour me secourir, ordonne un jugement » (Ps.7.7)…

Etre spirituel

A travers le regard vers Dieu retrouvé, Asaph reçoit la paix et une véritable assurance. Toutefois, il n’a pas trouvé de réponses à ses interrogations. Mais il ne les cherche plus désormais puisqu’il a recentré les choses vers celui qui “suscite la foi et la mène à la perfection” pour citer l’épître aux Hébreux (chap.12.3). Certains diront qu’il est devenu plus spirituel, comme si la spiritualité pouvait se mesurer. Mais être spirituel n’est-ce pas commencer par avouer son incompétence et reconnaître comme Asaph “être stupide” ?
Etre spirituel n’est-ce pas avouer et réaliser être inachevé, c’est-à-dire incomplet, imparfait, en progrès, en construction ? Etre spirituel n’est-ce pas reconnaître comme l’a fait l’apôtre Paul que « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis le premier » (1Tim.1.15) ? Etre spirituel n’’est-ce pas avouer que je ne sais pas prier, que je ne lis pas assez la Bible, que je ne sais pas comment vivre mon engagement ; bref que je suis si maladroit dans ma vie de piété que, comme Asaph mes pensées s’échappent parfois pour ne pas dire souvent sur des voies glissantes ? La spiritualité commence par le désir de vouloir s’approcher de Dieu, en sachant que c’est le seul bien et elle se poursuit par le fait de cultiver cette relation au quotidien. Oui, « la spiritualité n’est pas une formule, ni un examen. C’est une relation. La spiritualité n’est pas une affaire de compétence mais d’intimité. La spiritualité n’est pas une affaire de perfection mais de connexion » (Michael Yaconelli) C’est dans cette recherche de la présence de Dieu que la parole de Jésus : « soyez parfait comme votre Père céleste est parfait », prend tout son sens. Dans le même esprit, notre force vient de l’acception de notre faiblesse et de notre humilité à accepter de ne pas tout comprendre : « c’est quand je suis faible, que je suis fort ». C’est que je ne comprends pas que j’ai besoin de m’approcher de Dieu pour le laisser apaiser mon coeur et augmenter ma foi.

Conclusion

Nous sommes exhortés par l’exemple d’Asaph, à apprendre à cultiver cette présence divine qui consistera à nous lever le matin et avoir une pensée pour le Seigneur, à vivre notre journée avec à l’esprit le Seigneur, en voyant son œuvre dans des gestes banals de notre vie ; une vie dont le Psalmiste fait allusion vers la fin de son Psaume :

Hier, « tu m’as saisi la main droite » v.23a
Aujourd’hui, « je suis toujours avec toi » v.23b
Demain, « tu me conduiras par ton conseil » v.24a
Tout au bout du voyage, « tu me recevras dans la gloire » 24b

On saisit alors mieux la conclusion de toute sa réflexion. Oui finalement, ce qui compte c’est, ce qui est mon bien, mon trésor, mon bonheur, affirme Asaph, c’est « m’approcher de Dieu ». Et s’approcher de Dieu est une belle aventure, une aventure qui se terminera un jour dans le palais du Grand Roi, dans ce Royaume dont le Fils est venu nous parler et qui vient bientôt n’en doutons pas.
Il suffit de regarder au bon endroit !

 

Commentaires fermés.